Cecilia Bartoli : «Nul ne peut arrêter l'art»
LYRIQUE C'est dans la seule église de Rome qui n'appartient pas au Vatican que Cecilia Bartoli présente aujourd'hui à Rome le disque qu'elle a enregistré avec les Musiciens du Louvre-Grenoble dirigés par Marc Minkowski. Un clin d'oeil pour souligner le propos de l'album, Opera proibita qui illustre [12 septembre 2005]
LE FIGARO. – Comment vous est venue l'idée de ce nouvel album ?
Cecilia BARTOLI. – Je suis romaine et pourtant je n'avais jamais pensé faire de disque dont Rome serait le sujet. C'est Haendel qui m'a ramené à ma ville natale à travers le Triomphe du temps et de la désillusion que j'ai chanté avec Nikolas Harnoncourt et Marc Minkowski. Je suis parti à la découverte de ma ville et de ses compositeurs, Corelli, Scarlatti, Caldara et autres, et je me suis étonnée de ne trouver que des oratorios, ce qui a excité ma curiosité musicologique et a fait naître cette idée d'un disque consacré à l'opéra interdit. Car la raison de l'absence de ce genre dans les compositions venait de l'interdiction prononcée par le Vatican qui n'autorisait pas, en outre, aux femmes de chanter. Mais le Vatican malgré sa puissance ne pouvait tout contrôler. Derrière l'interdiction se cachait un conflit entre les cardinaux rigoristes et ceux qui étaient plus sensibles aux arts. Certains d'entre eux écrivaient d'ailleurs des livrets pour les oratorios dont les thèmes bibliques et la musique qui les accompagnent laissent percer des accents d'érotisme et d'émerveillement.
Les personnages féminins étaient chantés par des castrats dont l'amplitude et la résonance de la voix étaient similaires à celles des chanteuses. On ne connaît qu'une seule exception à cette règle, le jour de la semaine sainte de 1708 où dans un palais privé, en présence du public, une femme a chanté Marie Madeleine dans le Resurrezione de Haendel.
Pourquoi avoir choisi de ne chanter que les trois compositeurs qui figurent sur l'album ?
Je voulais donner une idée du contraste des styles qui fleurissaient à l'époque. Caldara illustre la polyphonie, Scarlatti l'inspiration populaire que l'on trouve dans la musique napolitaine. Haendel, qui n'est, par ailleurs, pas catholique, propose des sonorités germaniques qui ornent l'émotion qu'il ressent devant la Rome baroque. Il est totalement hypnotisé par la ville. Lors des concerts, je donnerai également d'autres extraits. Pour le disque, j'étais limitée par la nécessité de ne pas dépasser soixante minutes.
Vous restez avec Marc Minkowski fidèle aux instruments anciens et à l'esthétique d'interprétation baroqueuse...
J'avais envie de travailler avec Marc Minkowski qui est passionné par ce répertoire et sait transmettre son énergie. Ce qui est important au-delà du choix des instruments, c'est de jouer cette musique dans le style ancien. Cela dit, on ne retrouve pas la même sonorité selon que l'on utilise pour les cordes des boyaux ou du métal. Il y a dans les trompettes naturelles, une douceur et une fragilité que l'on ne retrouve pas dans les orchestres modernes.
Et pour ce qui concerne les voix ?
La voix est l'instrument le plus ancien que l'on connaisse. L'évolution des orchestres qui utilisent des instruments modernes a été beaucoup plus rapide que celle des possibilités de l'homme. Aujourd'hui, le Philharmonique de Berlin utilise un «la» au diapason de 448 ! Ce qui me convient c'est chanter aux alentours de 430 ; ce que fait Harnoncourt avec le Concertus musicum, c'est une sorte de compromis néoclassique. Dans le disque, nous avons opté pour un «la» à 415.
N'avez-vous pas envie de sortir quelquefois de ce répertoire baroque dans lequel vous semblez vous spécialiser ?
Je viens du bel canto ! C'est Daniel Barenboïm puis Nikolas Harnoncourt qui m'ont dirigée vers l'univers mozartien et qui m'ont amenée à développer ma curiosité pour le baroque. Je suis ouverte à tout répertoire de la Renaissance, je rêve de chanter le Couronnement de Poppée, au classique. Il est cependant rare de trouver aujourd'hui des auteurs qui composent pour les voix disponibles, à l'exception de Luciano Berio qui a écrit pour la voix de sa femme. Au XVIIIe siècle, les musiciens composaient pour des voix de chanteurs qu'ils connaissaient.
La pochette de votre album évoque la célèbre scène de la Dolce Vita de Fellini où Anita Ekberg se baigne la nuit dans la fontaine de Trévise à Rome. Quelle en est la signification ?
On peut établir un parallèle entre le XVIIIe siècle à Rome, où le Vatican voulait interdire une forme d'art, et l'après-guerre lorsque Pie XII condamnait la vie nocturne. A la mort du pape, il y a eu une explosion de la joie de vivre qu'illustre le film de Fellini que le Vatican a d'ailleurs voulu faire interdire. Pourtant il ne voulait que faire comprendre la fragilité et le vide de la société. Anita Ekberg est une héroïne baroque. L'eau qui ruisselle sur son corps est comme la mer que rien ne peut arrêter. Comme personne ne peut arrêter l'art. C'est ce que veut symboliser la pochette.
LYRIQUE C'est dans la seule église de Rome qui n'appartient pas au Vatican que Cecilia Bartoli présente aujourd'hui à Rome le disque qu'elle a enregistré avec les Musiciens du Louvre-Grenoble dirigés par Marc Minkowski. Un clin d'oeil pour souligner le propos de l'album, Opera proibita qui illustre [12 septembre 2005]
LE FIGARO. – Comment vous est venue l'idée de ce nouvel album ?
Cecilia BARTOLI. – Je suis romaine et pourtant je n'avais jamais pensé faire de disque dont Rome serait le sujet. C'est Haendel qui m'a ramené à ma ville natale à travers le Triomphe du temps et de la désillusion que j'ai chanté avec Nikolas Harnoncourt et Marc Minkowski. Je suis parti à la découverte de ma ville et de ses compositeurs, Corelli, Scarlatti, Caldara et autres, et je me suis étonnée de ne trouver que des oratorios, ce qui a excité ma curiosité musicologique et a fait naître cette idée d'un disque consacré à l'opéra interdit. Car la raison de l'absence de ce genre dans les compositions venait de l'interdiction prononcée par le Vatican qui n'autorisait pas, en outre, aux femmes de chanter. Mais le Vatican malgré sa puissance ne pouvait tout contrôler. Derrière l'interdiction se cachait un conflit entre les cardinaux rigoristes et ceux qui étaient plus sensibles aux arts. Certains d'entre eux écrivaient d'ailleurs des livrets pour les oratorios dont les thèmes bibliques et la musique qui les accompagnent laissent percer des accents d'érotisme et d'émerveillement.
Les personnages féminins étaient chantés par des castrats dont l'amplitude et la résonance de la voix étaient similaires à celles des chanteuses. On ne connaît qu'une seule exception à cette règle, le jour de la semaine sainte de 1708 où dans un palais privé, en présence du public, une femme a chanté Marie Madeleine dans le Resurrezione de Haendel.
Pourquoi avoir choisi de ne chanter que les trois compositeurs qui figurent sur l'album ?
Je voulais donner une idée du contraste des styles qui fleurissaient à l'époque. Caldara illustre la polyphonie, Scarlatti l'inspiration populaire que l'on trouve dans la musique napolitaine. Haendel, qui n'est, par ailleurs, pas catholique, propose des sonorités germaniques qui ornent l'émotion qu'il ressent devant la Rome baroque. Il est totalement hypnotisé par la ville. Lors des concerts, je donnerai également d'autres extraits. Pour le disque, j'étais limitée par la nécessité de ne pas dépasser soixante minutes.
Vous restez avec Marc Minkowski fidèle aux instruments anciens et à l'esthétique d'interprétation baroqueuse...
J'avais envie de travailler avec Marc Minkowski qui est passionné par ce répertoire et sait transmettre son énergie. Ce qui est important au-delà du choix des instruments, c'est de jouer cette musique dans le style ancien. Cela dit, on ne retrouve pas la même sonorité selon que l'on utilise pour les cordes des boyaux ou du métal. Il y a dans les trompettes naturelles, une douceur et une fragilité que l'on ne retrouve pas dans les orchestres modernes.
Et pour ce qui concerne les voix ?
La voix est l'instrument le plus ancien que l'on connaisse. L'évolution des orchestres qui utilisent des instruments modernes a été beaucoup plus rapide que celle des possibilités de l'homme. Aujourd'hui, le Philharmonique de Berlin utilise un «la» au diapason de 448 ! Ce qui me convient c'est chanter aux alentours de 430 ; ce que fait Harnoncourt avec le Concertus musicum, c'est une sorte de compromis néoclassique. Dans le disque, nous avons opté pour un «la» à 415.
N'avez-vous pas envie de sortir quelquefois de ce répertoire baroque dans lequel vous semblez vous spécialiser ?
Je viens du bel canto ! C'est Daniel Barenboïm puis Nikolas Harnoncourt qui m'ont dirigée vers l'univers mozartien et qui m'ont amenée à développer ma curiosité pour le baroque. Je suis ouverte à tout répertoire de la Renaissance, je rêve de chanter le Couronnement de Poppée, au classique. Il est cependant rare de trouver aujourd'hui des auteurs qui composent pour les voix disponibles, à l'exception de Luciano Berio qui a écrit pour la voix de sa femme. Au XVIIIe siècle, les musiciens composaient pour des voix de chanteurs qu'ils connaissaient.
La pochette de votre album évoque la célèbre scène de la Dolce Vita de Fellini où Anita Ekberg se baigne la nuit dans la fontaine de Trévise à Rome. Quelle en est la signification ?
On peut établir un parallèle entre le XVIIIe siècle à Rome, où le Vatican voulait interdire une forme d'art, et l'après-guerre lorsque Pie XII condamnait la vie nocturne. A la mort du pape, il y a eu une explosion de la joie de vivre qu'illustre le film de Fellini que le Vatican a d'ailleurs voulu faire interdire. Pourtant il ne voulait que faire comprendre la fragilité et le vide de la société. Anita Ekberg est une héroïne baroque. L'eau qui ruisselle sur son corps est comme la mer que rien ne peut arrêter. Comme personne ne peut arrêter l'art. C'est ce que veut symboliser la pochette.
